Catégorie : Livre

  • La Disparition par Georges Perec (1969), un brillant coup

    La Disparition par Georges Perec (1969), un brillant coup

    La plupart, sinon un bon trois-quarts du public connait mal La Disparition. Pourtant voilà : fait non sans brio, l’in-folio du scribouillard d’un an lointain abat sur nous tout son travail.

    Articulant son roman autour d’un Anton Voyl, au nom provoquant alors un sursaut, un « j’ai compris ! », un G.P. naviguant toujours plus hors du joug d’un « rond pas tout à fait clos, fini par un trait plutôt droit. »

    J’avais, parfois, compris qu’il avait fait un roman parfait sans utilisation du mot manquant, qui fut ourdi par tous mais n’apparaissait pas du tout. Mais, loin fut l’imagination d’un brio si puissant, si fort qu’il paru jamais n’avoir disparu.

    300 recto puis verso font l’in-folio magistral, absolu parangon du travail du scribouillard français.

    « L’on parla donc anglais ou plutôt l’on spiqua anglisch. »

    Il produit donc un bouquin parfois par l’utilisation d’anglais, accouchant d’un mot par-ci, d’un mot par-là, d’un dispositif distinct à nos habituations.

    Il s’agit pas ici d’un gloubiboulga total sans aucun attrait, mais d’un vrai travail, d’un vrai polar, inscrivant l’action dans un vrai but.

    Georges Perec

    Traduit dans d’otros idiomas, un travail loin d’un travail badin avait croisé plus d’un translator. La traduction du bouquin à la façon du castillan a pris pas moins d’un bon 7 ans.

    Mais l’accusation du lisant agit sur l’absolu du bouquin : sibyllin oui, mais abscons, surtout. L’imagination du scribouillard contournait non sans biais abracadabrant la signification d’un initial truc.

    OVNI, loin du banal, inconnu quasi parfait, La Disparition sondait, scrutait, un amphigouri hardi, transformant l’insaisi clairvoyant.

    10/10


  • Dictionnaire amoureux du pouvoir d’Alain Minc(2023), les essais sur le pouvoir

    Dictionnaire amoureux du pouvoir d’Alain Minc(2023), les essais sur le pouvoir

    Je ne connais pas Alain Minc. Je ne connais pas la série des « dictionnaires amoureux ». Voilà qui constitue une base solide pour fournir une analyse de qualité suffisante.

    Alain Minc est un conseiller politique et essayiste, énarque et proche des hautes de sphères de notre monde, avec une bibliographie longue comme le bras. Il s’agit donc d’un homme avec une certaine influence, ainsi qu’un savoir sur les enjeux internes aux sphères politique et médiatique.

    Quant au « dictionnaire amoureux », c’est en réalité une collection d’ouvrages qui a été créée en 2000 pour les éditions Plon. Il s’agit – plutôt que d’un véritable dictionnaire ou d’une liste neutre de thèmes légèrement définis – d’une suite d’essais multidimensionnels teintés d’une subjectivité fort peu voilée, le tout dans l’ordre alphabétique. Je rattache cette collection au fameux Dictionnaire Philosophique de Voltaire, qui était d’un ennui mortel. Autant dire qu’entre mon ignorance sur la personnalité de l’auteur et son concept, ainsi que mes a priori ne constituaient pas un bon socle pour commencer la lecture de ces essais.

    Le moins que l’on puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu. En effet, parfois sérieux et parfois mouillés d’acides, les phrases de Minc sont propres à nourrir la flamme des uns et des autres sur les sujets politiques ou non. Parmi eux, on peut trouver des mouvements politiques ou bien des personnalités.

    J’ai particulièrement été interpelé – agréablement ceci dit – par l’article sur Bolloré, toujours en pleine actualité. L’article concerne le pouvoir qui lui est conféré par son argent, et le contrôle des média qui en résulte.

    « Est-ce un homonyme qui, quelques années plus tard, transforme sa chaîne d’information en Fox News [en référence à CNews] à la française, en fait une rampe de lancement pour Éric Zemmour, pratique la chasse aux sorcières parmi les journalistes dès qu’il prend le contrôle d’un organe de presse et envisage sans doute de se livrer aux mêmes pratiques vis-à-vis des éditeurs de son groupe ? »

    Bolloré, le pouvoir de l’argent dans le monde des idées, p. 43

    Le point du vue de Minc est donc parfois relativement véhément, mais reste néanmoins pertinent sans tomber immédiatement dans les discussions politiques de comptoir.

    Un reproche que l’on pourrait cependant formuler à l’égard de cet ouvrage – et qui est, dans un autre sens, un compliment – est qu’il n’est pas destiné aux lecteurs non-avertis. Il est destinés à « ceux qui savent » de quoi on parle, « ceux qui savent » de qui on parle. Dans un sens donc, il s’agit d’un ouvrage qui est bien loin d’être infantilisant, mais qui inscrit sa réflexion hors de portée des quidams en manque d’expérience.

    Mais dans l’ensemble, ce Dictionnaire amoureux du pouvoir constitue un témoignage interne et privilégié, livré sans le moindre détour, sur les contextes politiques actuels et passés.

    7/10


  • Roméo et Juliette de Shakespeare (1595), les amants maudits

    Roméo et Juliette de Shakespeare (1595), les amants maudits

    Comme je pense 99,99% des gens (statistique non contractuelle), je connais Roméo et Juliette, sans doute l’œuvre la plus célèbre du dramaturge anglais William Shakespeare. Mais comme beaucoup d’autres, je ne l’avais jamais lue, et je ne l’ai jamais vue au théâtre.

    La traduction de ce volume publié chez Folio classique est d’Yves Bonnefoy (1923 – 2016), poète assez important de la fin du XXe siècle. Et c’est avec – et grâce à – sa traduction que j’ai pu en découvrir davantage sur ces amants dont l’amour naît (et meurt) dans des circonstances plus que tragiques.

    Comme la plupart des gens, tout ce que je connaissais de la pièce c’était que : « Roméo et Juliette font partie de deux familles ennemies de Vérone en Italie. À la fin Roméo, croit que Juliette est morte, il se suicide. Juliette n’est pas morte, elle voit Roméo mort, et se suicide à son tour. Fin. »

    Et je dois dire que je n’avais pas cherché à aller plus loin que ça. Mais en réalité, le très gros de l’intrigue consiste en ce résumé familier que j’ai établi.

    « Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? »

    Acte II, Scène II

    Ce que j’ignorais, mais ce dont je me doutais aussi, c’est que le texte regorgeais d’un mélange d’une poésie éclatante, rendue à merveille en français par la plume de Bonnefoy, et d’un langage cruel, terrible et amer dont seul le cœur du « Barde immortel » en a été capable – ce qui entraîne, malheureusement bien sûr, des difficultés de compréhension à certains passages, tant les mouvements du langage se font sentir.

    L’ensemble du texte est assez ardu à expliquer et à comprendre si on se concentre uniquement sur les mots employés sans se pencher sur le sens véritable des paroles, pour aller plus loin qu’un simple « g ri1 compris lol.« 

    On ne peut cependant pas dire que Roméo et Juliette soit une pièce d’une particulière profondeur. L’intrigue est simple, avec quelques détours certes, mais pas la plus complexe. MacBeth (1623) faisait une « pièce écossaise » bien plus courte et bien plus difficile à appréhender.

    Mais, évidemment, cette pièce demeure bien plus qu’un « oh la la on s’aime mais on a pas le droit – oh la la on est morts. » Elle illustre, à la suite, dans la continuité et en provoquant des siècles et des siècles de tragédie à l’eau de rose.

    Romeo and Juliet, lithographie, vers 1880, colorisée

    Archétype des « amant maudits » (en anglais, star-crossed lovers) le couple que forment Roméo et Juliette se frotte d’abord à l’essence-même de ceux qui le composent, de par leurs familles respectives, Capulet et Montaigu. Les évènements – combats et morts, décisions patriarcales en tous genres – entraînent un désespoir apparement inextricable qui ne trouve sa résolution que dans la mort et la fin de tout.

    La mise en exergue d’une telle passion au-delà de toute considération politique ou belliqueuse permet aux amants de Vérone de réunir leurs deux familles dans un deuil profond, plongé dans le ciel gris d’un jour funeste.

    Roméo et Juliette est un chef d’œuvre, non seulement théâtral mais aussi textuel, intemporel et ô combien représentatif de la violence mêlée à la passion que l’on retrouve chez Shakespeare.

    9/10


  • Hunter x Hunter : la philosophie, Arnaud Jahan (2023)ou la promesse non tenue d’une analyse complexe

    Hunter x Hunter : la philosophie, Arnaud Jahan (2023)ou la promesse non tenue d’une analyse complexe


    Paru en 2023 aux Éditions de l’Opportun, Hunter x Hunter : la philosophie, par Arnaud Jahan se présentait comme un décryptage pointu du manga susnommé, à travers notamment le prisme de sa version animée sortie en 2011.

    Arnaud Jahan, diplômé d’une école de cinéma, n’en est pas à sa première analyse : il est également l’auteur de La philosophie selon Naruto (2022) et de L’Attaque des Titans : la philosophie (2023) tous deux également aux Éditions de l’Opportun.

    Au début de la lecture de ce beau bébé de plus de 400 pages, les attentes commencent à vaciller quelque peu : le titre mentionne une « philosophie » tirée de l’oeuvre de Yoshihiro Togashi, mais rares sont les éléments relevants véritablement de ladite philosophie.

    En effet, si l’oeuvre est – je le reconnais – analysée sous différents points de vue, elle ne l’est pas sous celui de la philosophie. Ce « guide » est en réalité davantage un ouvrage contenant des réflexions tout à fait personnelles sur ce que pourraient signifier certains éléments de l’oeuvre. Il n’est pas ici question de critiquer les prises de positions de l’auteur – qui lui appartiennent – mais de formuler des remarques (normalement) constructives sur sa construction.

    Le défaut majeur : l’organisation de la réflexion

    S’il existe bel et bien un plan permettant d’organiser la réflexion d’Arnaud Jahan, le propos introductif, mais aussi le plan en général, rendent le propos tout à fait décousu. L’on passe d’un arc à un autre, d’un personnage à un autre en quelques lignes pour illustrer un propos.

    Pour tout de même prendre la défense de l’auteur, les différents exemples évoqués – bien qu’ils soient disséminés dans toute l’oeuvre – permettent de consolider sa réflexion et de véritablement axer ses thèses sur des fondements factuels.

    Mais le point le plus « regrettable » dans les arguments proposés par Jahan est la répétition, en de nombreuses occurrences, des mêmes points : quand un argument est répété plusieurs fois, il perd de sa force et de son intérêt.

    En plus de cette fâcheuse organisation, une autre critique – plutôt d’ordre personnel je l’avoue – peut aussi être soulevée : le style des phrases est lourd et certaines d’entre elles semblent avoir été dictées sans la moindre adaptation à l’écrit, et ce en plus de nombreuses coquilles qui subsistent entre les pages de l’ouvrage.

    Une livre à fuir ?

    Évidemment, non. Malgré tous ces points, Hunter x Hunter : la philosophie n’est pas non plus une catastrophe déplorable. Je trouve simplement dommage que le potentiel que laisse entendre le titre, à savoir une analyse de l’oeuvre au prisme de la philosophie, ne soit que peu (voire pas) exploité.

    Les thèses soulevées sont pour certaines intéressantes, et il m’a fait plaisir de découvrir les réflexions partagées par Arnaud Jahan. Une preuve que cet ouvrage est suffisamment intéressant pour que l’on s’y penche ne serait-ce qu’un peu : je suis arrivé au bout.

    Comme cela a déjà été dit précédemment, le livre n’est clairement pas un traité philosophique, mais plutôt l’oeuvre de quelqu’un qui est un grand amateur du manga, et qui s’est efforcé de fournir une ode à son univers riche et varié.

    Note : 6/10

    ©RyderSylvia, DeviantArt